Non-binarité: Au-delà de l’ordre binaire des genres
Les personnes non binaires ne s’identifient pas, ou pas exclusivement, comme homme ou femme. Mais l’ordre binaire des genres est omniprésent dans notre société, ce qui a des conséquences sur la santé des personnes non binaires.
Texte: Martina Camenzind / photo: xaviernarau / nito100
Avec Kim de l’Horizon et Nemo, deux personnes non binaires suisses qui abordent leur identité sexuelle dans leur art ont fait leur apparition sur le devant de la scène ces dernières années. Comme le mannequin Tamy Glauser, elles sont entre 100’000 et 150’000 dans le pays à ne pas s’identifier comme exclusivement masculines ou féminines, mais plutôt quelque part entre les deux ou au-delà. Le Prix suisse du livre 2022 et Prix du Livre allemand décernés au Bernois Kim de l’Horizon pour «Hêtre pourpre» («Blutbuch»), son premier roman, et surtout la victoire du chanteur Nemo à l’Eurovision 2024, ont permis de mettre en lumière la non-binarité. Cette visibilité a donné à la communauté non binaire l’espoir que ses revendications soient enfin entendues. Beaucoup de personnes ont de la difficulté à comprendre la non-binarité. En particulier celles qui n’appartiennent pas à la communauté LGBQIA+, mais qui s’intègrent (plus ou moins facilement) dans l’ordre cisgenre et hétérosexuel. «Je ne comprends pas tout à fait», voilà ce qui peut traverser l’esprit même de personnes ouvertes aux préoccupations de celles qui ne correspondent pas à la majorité cisgenre et hétérosexuelle. Et qui trouvent déplacées des déclarations comme celles de l’ancien conseiller fédéral Ueli Maurer en 2022: en conférence de presse, il dit que peu lui importe qu’un homme ou une femme lui succède, «tant que ce n’est pas un ‹ça›».
Vision binaire du monde
La pensée binaire est profondément ancrée dans les sociétés occidentales et constitue également la base de la conception binaire normative du genre. Les oppositions telles que nature et culture, corps et esprit, «nous» et «les autres» sont des catégories centrales à partir desquelles nous interprétons et organisons le monde. La binarité des sexes semble naturelle et revêt une importance capitale. Immédiatement après la naissance, les nouveau-nés sont classés comme filles ou garçons en fonction de leurs organes génitaux et «marqués» * en quelque sorte par le choix d’un prénom (genré).
En effet, la question «Est-ce un garçon ou une fille?» est sans doute la première que se posent les parents et celle à laquelle ils répondent le plus souvent pendant les premiers jours de la vie du bébé. Pourtant, cette attribution précoce n’est en réalité pas nécessaire: un enfant a avant tout besoin de nourriture, de soins et d’amour, quel que soit son «sexe».
Néanmoins, le sexe binaire attribué à la naissance est un facteur déterminant pour toute la vie. Il définit les comportements appropriés, influence le choix d’un métier et d’un partenaire, normalise les manières et l’habillement, et bien plus encore. L’ordre binaire des sexes n’agit pas seulement au niveau individuel, mais bien au-delà. Malgré des décennies de lutte pour l’égalité féminine et les droits LGBTQIA+, les structures patriarcales dominent et les centres de pouvoir sont occupés par des hommes cisgenres hétérosexuels (blancs le plus souvent).
La multidimensionsionnalité du genre
Dans de nombreux pays occidentaux, l’acceptation des personnes qui ne sont pas hétérosexuelles ou transgenres s’est améliorée, tant sur le plan socioculturel que juridique. Mais beaucoup ont encore du mal à comprendre toute la diversité des identités sexuelles. Selon Evianne Hübscher, cela tient notamment à une méconnaissance de la multidimensionnalité du genre. Cette personne non binaire, titulaire d’un doctorat en psychologie, informe depuis 2016 sur la diversité des genres, en particulier la non-binarité, sur le site web nonbinary.ch. Elle propose aussi des cours et des ateliers. Elle a développé le «radar des genres», un modèle illustrant les diverses dimensions du genre et leurs manifestations respectives (voir graphique). D’autres modèles connus: «Genderbread Person» et «Gender Unicorn».
Il est essentiel de comprendre le genre d’un point de vue biopsychosocial, selon Evianne Hübscher qui distingue au moins cinq dimensions:
- Corps (dimension biologique): organes sexuels externes et internes, glandes génitales, hormones, chromosomes et autres caractères sexuels secondaires.
- Identité sexuelle (dimension psychologique): la connaissance qu’une personne a d’elle-même, à savoir qu’elle appartient ou non à un sexe déterminé. Une question centrale dans ce contexte est de savoir si la personne peut s’identifier ou non au sexe qui lui a été attribué à la naissance.
- Expression: l’apparence d’une personne en fonction de son sexe. Les aspects importants: vêtements, coiffure, style, voix, manière de communiquer, pilosité faciale, morphologie, langage corporel, etc. Dans notre société, ces aspects sont fortement associés au sexe (genrés). Le nom et le pronom utilisés pour désigner une personne peuvent également être pris en compte.
- Attirance (ou orientation sexuelle/romantique): n’a en réalité rien à voir avec le genre au sens strict, mais reste néanmoins très pertinent dans une société hétéronormative.
- Rôle: attentes (exprimées ou non) quant au comportement que doivent adopter les «membres d’un genre». Les rôles attribués à chaque sexe sont particulièrement perceptibles dans la vie professionnelle, familiale et relationnelle. (source: www.nonbinary.ch)
Dimensions du genre avec leurs caractéristiques normatives et expansives (source: www.geschlechter-radar.org)
Les cinq dimensions sont indépendantes les unes des autres. Chacune comprend des caractéristiques normatives (conformes à la norme) et expansives (élargissant la norme) qui doivent être comprises comme un spectre – et non comme exclusives ou binaires.
La non-binarité fait référence à la dimension de l’identité de genre. Les personnes non binaires sont trans dans le sens où elles ne s’identifient pas au genre qui leur a été assigné, mais se situent plutôt dans un spectre entre les genres ou au-delà. Les hommes trans et les femmes trans, en revanche, s’identifient comme hommes ou femmes selon le système binaire des genres. La non-binarité existe sous d’innombrables formes (par exemple genderfluid, agender, bigender, neutrois, etc.). Elle ne dit rien en soi sur le rôle, l’attirance sexuelle/romantique ou l’expression de la personne concernée.
Binarité omniprésente
Dans une société fortement binairement normée, les personnes de genre divers et non binaires sont victimes de nombreuses discriminations et souffrent d’un stress lié à leur appartenance à une minorité («minority distress»). Cela commence par un langage fortement genré et binaire, se poursuit dans les infrastructures (par exemple les toilettes ou les vestiaires), dans les relations avec les autorités, dans les questions juridiques et aussi dans le domaine de la santé. L’ordre binaire des genres imprègne toute la vie quotidienne, même dans des situations où le genre n’a aucune importance, comme lorsque l’on fait ses courses au supermarché ou que l’on remplit un formulaire de commande dans une boutique en ligne.
Alors que de nombreux pays offrent la possibilité de choisir entre trois (par ex. en Allemagne) ou plusieurs sexes (cinq en Autriche) dans le registre d’état civil, la demande d’un troisième sexe officiel a été rejetée par le Conseil fédéral en 2022: «Les conditions sociales ne sont pas réunies pour cela.»
Et ce, bien que la Commission nationale d’éthique (CNE) ait clairement approuvé l’introduction d’un troisième sexe, dans une prise de position en 2020: «La réglementation actuelle ne reflète pas la diversité des identités de genre et ne tient pas compte des intérêts fondamentaux des personnes ayant une identité de genre non binaire, transgenres et intersexuées».
Une énorme pression pour s’adapter
La CNE souligne que l’absence de cette catégorie dans les registres a des conséquences négatives pour «les personnes ayant une identité de genre non binaire et les personnes intersexuées: l’identification à l’un des deux genres binaires est tacitement supposée par la société et les références binaires au genre sont omniprésentes dans l’espace visuel et linguistique». De nombreuses personnes non binaires souffrent «d’une pression sociale considérable, de comportements discriminatoires et d’un sentiment d’invisibilité». Cela conduit également «à une pression accrue pour subir des interventions chirurgicales de réassignation sexuelle, bien que les traitements chirurgicaux ou hormonaux visant à aligner le corps sur un sexe ne répondent souvent ni à une indication médicale ni au souhait des personnes concernées».
Conséquences pour la santé
Le manque de reconnaissance et la dévalorisation par l’environnement social, pouvant aller jusqu’à la violence, ainsi que les structures sociales binaires, ont de nombreuses conséquences négatives sur la santé des personnes de genre divers. Parmi celles-ci figurent une proportion plus élevée de problèmes chroniques, de handicaps et de maladies. Les jeunes non binaires, en particulier, souffrent davantage que la moyenne de dépression, de tendances suicidaires et de dépendances. Ayant vécu ou craignant de vivre des expériences négatives dans les institutions de santé, les personnes non binaires ont moins recours aux services médicaux et ont un accès plus difficile aux services de santé publique. En conséquence, en Suisse, cette part de la population a une santé et une qualité de vie nettement inférieures à celles des personnes qui s’identifient à un genre binaire (CNE, 2020).
De manière générale, on constate que les besoins des personnes non binaires en matière de soins de santé ont jusqu’à présent été peu étudiés (Kinney & Cosgrove, 2022). Cela s’explique par les constructions médicales et sociales du genre en soi: «On suppose souvent à tort qu’être trans signifie se trouver sur un chemin linéaire allant d’un côté à l’autre d’une binarité dichotomique.» (ibid.) Tant que les professionnels de la santé resteront ancrés dans une perspective binaire du genre, les personnes non binaires continueront de rencontrer des obstacles dans l’accès aux soins et aux soins affirmant le genre («Gender affirming Care», voir en bas).
Reconnaître la diversité des genres
Un changement de paradigme s’est produit dans le domaine médical en 2022. La 11e révision de la Classification internationale des maladies (CIM-11) reconnaît le droit humain à l’autodétermination de genre, inscrit dans les Principes de Yogyakarta. En conséquence, les besoins individuels des personnes en quête de traitement pour une incongruence de genre doivent être placés au premier plan, et non les conceptions normatives omniprésentes du genre (Rudolph et al, 2023). Les personnes atteintes d’incongruence de genre doivent choisir parmi les options thérapeutiques
disponibles celles qui correspondent le mieux à leur situation individuelle et les classer par ordre de priorité. Outre les mesures médicales, cela comprend aussi des mesures officielles (mention du sexe) et sociales: le coming out, l’utilisation d’un nouveau nom, les changements d’apparence physique, le changement de groupe (comme les équipes sportives) ou d’espace (WC, vestiaires).
Dans la campagne «We exist» du Transgender Network, qui défend les préoccupations, les droits et la visibilité des personnes non binaires, le souhait de bénéficier de soins de santé qui prennent leurs besoins au sérieux a souvent été exprimé. Compte tenu des nombreuses formes que peut prendre la non-binarité, il n’y a pas d’approche unique. La volonté des professionnels de la santé de remettre en question leur perspective (binaire) sur le genre, de s’informer sur la diversité des genres et la non-binarité, et d’aborder les personnes non binaires avec ouverture et respect sont des conditions préalables indispensables à l’amélioration des soins. Compte tenu des nombreuses discriminations auxquelles sont confrontées les personnes non binaires dans un monde binaire, cela implique également, dans le sens d’un plaidoyer, de s’engager pour que la diversité de genre soit reconnue dans la société et en politique.
Moins de «gender pressure», c’est mieux pour tout le monde
La pression de se conformer aux normes liées au genre est forte pour tout le monde et cause beaucoup de souffrance, pas seulement chez les personnes de genre divers. La reconnaissance de la diversité des genres peut réduire cette pression pour tous qui peut se traduire par de la haine, du rejet et de l’agressivité envers les autres (comme dans le cas de la «masculinité toxique») ou envers soi-même (comportements autodestructeurs, troubles alimentaires, etc.).
Photo: SolStock
* Si cette classification n’est pas clairement possible à la naissance, l’enfant présente l’une des nombreuses variations de l’intersexualité. Plus d’informations sur l’intersexualité: www.inter-action-suisse.ch